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Artistes › L'estampe et l'affiche

L'estampe et l'affiche

En janvier 1897, un prospectus de quatre pages format in-quarto et imprimé sur papier ivoire annonce le lancement pour le 5 mars suivant de L’Estampe et l’Affiche une « revue mensuelle illustrée ». La première page est en bichromie (seuls sont en rouge le mot « l’Affiche » et les fonctions des deux responsables) : occupant les trois-quarts de la première page, un dessin de Georges Bellanger gravé par Froment, « Apollon vendeur de Masques ». Telle sera la couverture de cette revue, alors arrêtons-nous dessus : accompagnée de sa lyre, la divinité tient comme en trophées, depuis ses mains et roulant à ses pieds, une grappe de têtes de personnalités artistiques dont les noms occupent un pilastre sur la partie droite de la page, à savoir Maso Finiguerra, Marc-Antoine Raimondi, Albert Dürer, Rembrandt, Goya, Daumier, Félix Bracquemond, Alphonse Legros, Félicien Rops, Fantin-Latour, Adolph von Menzel, Gustave Doré, Daniel Vierge, Jules Chéret, Willette, Eugène Grasset, Steinlen et William Morris. Un « trombinoscope » que le directeur Clément-Janin et le rédacteur en chef André Mellerio justifient ainsi : « Apollon, dieu des Arts, présente les maîtres de l’Estampe, – ceux d’autrefois et ceux d’aujourd’hui (…) et les maîtres de l’affiche ». Morris, « le grand décorateur anglais » sert de lien entre les anciens et les modernes, tandis que non représenté, l’allemand Menzel est cité comme « rival des Meissonier, des Doré, des Edmond Morin, des Dunki, des Lepère et des Vierge ». Une liste tutélaire qui assoit l’ambition programmatique de la revue : ouverte à toutes les formes de gravures et à son héritage européen, elle souhaite servir de pont entre tradition et nouveauté avec le bois comme centre de gravité et l’affiche comme ligne de mire. Le format est de 28 x 32 cm, pour 7 cahiers de 4 pages, le premier en bichromie rouge sur une passe. Mais revenons au prospectus : si la vente à l’unité (75 centimes) fut effective en librairies, on trouve naturellement ici un appel aux abonnés. Le prix de l’abonnement annuel est de 12 francs et inclus une « prime aux abonnés » sous la forme « de six estampes au moins » et qui pourront être des « lithographies, des eaux-fortes, des pointes-sèches, des burins et des bois ». Pour les collectionneurs, les estampes seront tirées sur papier de luxe, numérotées et signées par l’artiste. La revue offre aussi un tirage à part de luxe, sur vélin de Rives avec tirage des hors-texte sur Chine et limité à moins de 50 exemplaires, proposé à 50 francs.

À titre de comparaison, Les Maîtres de l’affiche publié par Chéret et imprimé chez Chaix depuis décembre 1895 se vend 2,50 francs l’exemplaire et offre 4 chromolithographies estampillées pour très peu de rédactionnel. Le même procédé sera repris par l’éditeur Henri Piazza – qui, comme Pelletan, veut conquérir le marché du livre illustré de luxe et demi-luxe – et le critique Charles Masson en mai 1897 : L’Estampe moderne se vendra 3,50 francs pour 4 gravures. En réalité, la revue de Clément-Janin et Mellerio suit un chemin médian, choisissant de mettre en avant un gros travail historiographique et critique plutôt qu’un business d’estampes permettant de pénétrer un hypothétique marché de l’art, reprenant là où s’étaient arrêtés, faute de moyens, L’Estampe originale (1888-1895) d’Auguste Lepère et L’Estampe moderne, moniteur mensuel des amateurs et des artistes parue de novembre 1895 à mars 1896 et animée par Loÿs Delteil. Ce dernier rejoint l’équipe des collaborateurs de Clément-Janin et Mellerio : elle se veut ancrée dans un certain sérail, on joue la carte du sérieux. À la rédaction, on trouve aussi bien des historiens et critiques d’art comme Léonce Bénédite, conservateur au Musée du Luxembourg, Adrien Moureau, conservateur à la BN, Ernest de Crauzat, Léon Roger-Milès, Ernest Maindron et Roger Marx, les premiers critiques de l’affiche illustrée, un marchand d’art comme Samuel Bing, créateur de la Maison de l’Art nouveau, et bon nombre de critiques littéraires tels Auguste Germain, Alphonse de Calonne, rédacteur à La Sylphide, mais aussi les verlainiens Auguste Cheylack et Émile Gigleux et des littérateurs comme Georges Lecomte et Petit-Radest. Du côté des contributeurs artistiques pressentis, outre les illustrateurs contemporains cités plus haut et brandis par Apollon, ainsi que ceux travaillant pour les éditions Pelletan, sont cités Pierre Bonnard, Aglaüs Bouvenne, Léon Couturier, Maurice Denis, Émile Froment, Paul-César Helleu, Prosper-Alphonse Isaac, Jossot, Jean Laronze, Marius Michel, Louis Morin (qui, plus tard, se fâchera), Marc Mouclier, Paul-Élie Ranson, Odilon Redon, Ker-Xavier Roussel, Alexandre Séon, Paul-Albert Steck, Siebe Johannes ten Cate, Félix Vallotton, Lucien Vogel, Édouard Vuillard. Nous verrons qu’au cours des trois années de livraisons, si certains n’offrirent aucune collaboration, d’autres s’ajoutèrent et non des moindres comme Georges Riat, attaché au Cabinet des estampes, ou Paul Leprieur, conservateur au musée du Louvre. Mais au fait : qui sont donc les « patrons » de cette revue, Clément-Janin et Mellerio ?

Commençons par le rédacteur en chef, André Mellerio. Né le 5 avril 1862, il descend par son père, qui était architecte, du joailler-bijoutier François Mellerio (1772-1843), membre de la dynastie des Mellerio dits Meller, l’une des plus anciennes maisons de joaillerie française. Les liens ténus entre l’orfèvrerie et la gravure aux fins de produire des estampes n’est plus à démontrer. En 1889, un an après avoir publié son premier roman, André fait la connaissance chez le galeriste Paul Durand-Ruel d’Odilon Redon : les deux hommes deviennent d’inséparables amis. Toute sa vie, André tentera de promouvoir le travail de Redon, en écrivant notamment la première monographie critique de l’œuvre gravé de l’artiste en 1913, puis sa biographie en 1923 . Mellerio fut tour à tour auteur dramatique, écrivain, critique, nouvelliste mais surtout un infatigable historien de l’art.

En 1896, il publie chez Floury Le Mouvement idéaliste en peinture, un remarquable essai qui met en valeur des artistes aujourd’hui quelque peu oubliés comme Charles Guilloux, et durant ses trois années passées à LEstampe et l’Affiche, il n’eut de cesse de promouvoir la lithographie en couleurs, l’affiche et les multiples. La livraison de février 1898 réservée aux abonnés propose, sans doute grâce à lui, une gravure de Redon intitulée « Le Sommeil », qui constitue l’un des plus belles primes de cette revue. Il n’est pas non plus étranger à la première prime offerte : une superbe affiche signée Pierre Bonnard représentant « la vieille estampe [qui] chausse ses lunettes pour regarder la jeune affiche qui se sauve avec un carton plein de gravures en narguant la vénérable femme »â€¯. En 1898, il publiera La Lithographie originale en couleurs illustré du même Bonnard.

Directeur de publication de L’Estampe et l’Affiche, Clément-Janin n’est autre que le petit-neveu, par sa mère, du critique bibliomane et polygraphe Jules Janin (1804-1874). Hilaire Noël Sébastien Clément naît le 25 novembre 1862 à Dijon . La ville bourguignonne lui inspire ses premiers travaux, entre autres sur l’orfèvrerie puis sur Alphonse Legros. Sous le nom de « Clément-Janin », il publie également une monographie sur le dessinateur-graveur Frédéric Florian, qui fut très lié au développement artistique de L’Estampe et l’Affiche , mais aussi sur Paul-Émile Colin et Marcellin Desboutin. Quelques années après l’aventure de la revue, Clément-Janin est un temps conservateur du cabinet d’estampes modernes à la Bibliothèque d’art et d’archéologie, initié en 1908 par le couturier et collectionneur Jacques Doucet dont il fut un proche collaborateur. Mais comment Clément-Janin et Pelletan se rencontrèrent-ils ? Dans un courrier daté du 20 février 1894, Pelletan laisse entendre qu’il a entendu parler des « sympathies positivistes » du critique. Il lui demande alors de rejoindre une sorte de club de réflexion . André Mellerio en était-il ? Dix-sept ans après la disparition de Pelletan le 31 mai 1912, Clément-Janin dresse un portrait dithyrambique de Pelletan dans la revue Byblis (1929), le qualifiant de « grand éditeur ». Les deux hommes s’appréciaient, mais il n’est pas certain que Mellerio éprouvait les mêmes sentiments.

Dans cette direction bicéphale, Clément-Janin est la plume ardente, le polémiste et, durant la première année du moins, le bras séculier de Pelletan pour qui « toute gravure n’est pas légitime »â€¯Au bout d’une année, Mellerio devient le gérant et la revue déménage au 50, rue Sainte-Anne : mais il faut plus que la Seine pour s’affranchir des velléités militantes de Pelletan. La couverture et la charte graphique changent. Eugène Grasset signe un arbre sans charme et Auriol une typographie résolument art nouveau. Le prix de vente passe à 1 franc. Quelques encarts publicitaires : pour les imprimeries Camis et Émile Rossi, la Peptone Martiale antianémique avec un dessin d’Ibels et enfin quelques vendeurs d’estampes. La promesse de primes aux abonnés se fait plus insistante : on en annonce près de 12. Au moment de notre étude, il n’a pas été possible de connaître les chiffres de tirage, ni celui des abonnés. L’année 1898 voit la sortie par Pelletan du premier Almanach du bibliophile – cinq autres livraisons suivirent –, un nouveau périodique lancé dans le but évident de promouvoir ses productions bibliophiliques, contenant des notices rédigées par Clément-Janin, qui, visiblement, se désintéresse de la revue. Il signe neuf articles de fond pour la seule année 1897 contre seulement deux l’année suivante. Mellerio, au contraire, semble maintenir son rythme de production textuelle et sans doute, apporte-t-il même des fonds à la revue. En février, elle devient entièrement bichromique rouge. Son « coup de gloire posthume », pourrait-on dire, consiste en un « Musée de l’affiche moderne » que Mellerio promeut sur trois pages en octobre 1898, relayant une idée de Roger Marx, le compagnon de route de Jules Chéret. Orchestré typographiquement dans une composition verte par Jossot  l’annonce ne fit hélas pas grand bruit. Rappelons qu’il faudra attendre 1971 pour qu’un musée de l’affiche advienne en France grâce à la pugnacité d’Alain Weill. C’est encore Mellerio qui a l’idée d’ouvrir ses colonnes au critique napolitain Vittorio Pica (1864 ?-1930) qui dirigeait la revue Emporium : grâce à ses rubriques « À travers les affiches illustrées », le lecteur contemporain peut aujourd’hui avoir accès à un panorama mondial du genre, des notices complètes agrémentées de petites reproductions en noir et blanc très lisibles. Enfin, c’est encore Mellerio qui commanda à Jules Claretie le premier article sur les « cartes postales illustrées » qui venait d’apparaître en Allemagne. D’autres articles originaux valent le détour : sur les billets de tombola, la mosaïque appliquée à l’affiche, les ex-libris…

En janvier 1899, la charte graphique change à nouveau : la couverture, signée par Marcel-Pierre Ruty, représente une bourgeoise assise en train d’admirer une série d’estampes. Signe de fatigue ? Pas pour Mellerio, nommé désormais co-directeur, qui dès février, adjoint à chaque livraison Le Bulletin des Arts, un supplément bibliographique de 8 pages qui connaîtra 11 numéros et qui répertorie les différentes cotes du marché de la gravure, les expositions, les salons. Très austère, on est ici proche de ce que propose la Gazette des beaux-arts. Un autre combat semble agiter la rédaction durant les mois de juillet et d’août, celui d’un « premier salon de la gravure originale » : là encore, Mellerio est soit trop en avance sur son temps, soit les circonstances économiques et techniques jouent en sa défaveur. C’est ce que démontre en tous cas son ultima verba, signé en dernière page du dernier numéro de la revue, le 15 décembre 1899 : l’œuvre de la revue « semble se terminer en ce qui concerne l’affiche, dont les amateurs se désintéressent, et qui, pour une pièce artistique, en produit cent de condamnables. En développant l’idée d’un Musée de l’Affiche, la Revue a indiqué où devait se faire la seule collection possible. À d’autres de le réaliser. L’estampe de reproduction ne donne plus lieu à aucun mouvement. Les procédés photographiques lui font une concurrence redoutable et, reconnaissons-le, regrettable, en dépit de leur fonctionnement ». Un adieu quelque peu amer, qui n’est pas sans entrer en résonance avec notre fin-de-siècle tout entière dévolue au numérique. L’auto-occultation de cette revue n’est pas un cas unique : à Chicago, The Chap-Bookdisparut l’année précédente, puis ce fut le tour de Pan (Berlin) et de The Poster (Londres) en 1900. Changement de siècle, changement de mœurs éditoriales ? Les historiens s’accordent tous sur un point : l’âge d’or de l’affiche illustrée prend fin en 1900.

Mellerio, après une carrière d’inspecteur de l’Instruction publique, meurt le 20 janvier 1943. Clément-Janin, lui, s’éteint en 1947. En dépit d’un « au revoir », Clément-Janin et Mellerio ne furent plus jamais directeurs de revue.

Source : DI FOLCO Philippe, « L’Estampe et l’Affiche, une revue méconnue (1897-1899) », La Revue des revues, 2014/2 (N° 52), p. 24-35. DOI : 10.3917/rdr.052.0024. 

En janvier 1897, un prospectus de quatre pages format in-quarto et imprimé sur papier ivoire annonce le lancement pour le 5 mars suivant de L’Estampe et l’Affiche une « revue mensuelle illustrée ». La première page est en bichromie (seuls sont en rouge le mot « l’Affiche » et les fonctions des deux responsables) : occupant les trois-quarts de la première page, un dessin de Georges Bellanger gravé par Froment, « Apollon vendeur de Masques ». Telle sera la couverture de cette revue, alors arrêtons-nous dessus : accompagnée de sa lyre, la divinité tient comme en trophées, depuis ses mains et roulant à ses pieds, une grappe de têtes de personnalités artistiques dont les noms occupent un pilastre sur la partie droite de la page, à savoir Maso Finiguerra, Marc-Antoine Raimondi, Albert Dürer, Rembrandt, Goya, Daumier, Félix Bracquemond, Alphonse Legros, Félicien Rops, Fantin-Latour, Adolph von Menzel, Gustave Doré, Daniel Vierge, Jules Chéret, Willette, Eugène Grasset, Steinlen et William Morris. Un « trombinoscope » que le directeur Clément-Janin et le rédacteur en chef André Mellerio justifient ainsi : « Apollon, dieu des Arts, présente les maîtres de l’Estampe, – ceux d’autrefois et ceux d’aujourd’hui (…) et les maîtres de l’affiche ». Morris, « le grand décorateur anglais » sert de lien entre les anciens et les modernes, tandis que non représenté, l’allemand Menzel est cité comme « rival des Meissonier, des Doré, des Edmond Morin, des Dunki, des Lepère et des Vierge ». Une liste tutélaire qui assoit l’ambition programmatique de la revue : ouverte à toutes les formes de gravures et à son héritage européen, elle souhaite servir de pont entre tradition et nouveauté avec le bois comme centre de gravité et l’affiche comme ligne de mire. Le format est de 28 x 32 cm, pour 7 cahiers de 4 pages, le premier en bichromie rouge sur une passe. Mais revenons au prospectus : si la vente à l’unité (75 centimes) fut effective en librairies, on trouve naturellement ici un appel aux abonnés. Le prix de l’abonnement annuel est de 12 francs et inclus une « prime aux abonnés » sous la forme « de six estampes au moins » et qui pourront être des « lithographies, des eaux-fortes, des pointes-sèches, des burins et des bois ». Pour les collectionneurs, les estampes seront tirées sur papier de luxe, numérotées et signées par l’artiste. La revue offre aussi un tirage à part de luxe, sur vélin de Rives avec tirage des hors-texte sur Chine et limité à moins de 50 exemplaires, proposé à 50 francs.

À titre de comparaison, Les Maîtres de l’affiche publié par Chéret et imprimé chez Chaix depuis décembre 1895 se vend 2,50 francs l’exemplaire et offre 4 chromolithographies estampillées pour très peu de rédactionnel. Le même procédé sera repris par l’éditeur Henri Piazza – qui, comme Pelletan, veut conquérir le marché du livre illustré de luxe et demi-luxe – et le critique Charles Masson en mai 1897 : L’Estampe moderne se vendra 3,50 francs pour 4 gravures. En réalité, la revue de Clément-Janin et Mellerio suit un chemin médian, choisissant de mettre en avant un gros travail historiographique et critique plutôt qu’un business d’estampes permettant de pénétrer un hypothétique marché de l’art, reprenant là où s’étaient arrêtés, faute de moyens, L’Estampe originale (1888-1895) d’Auguste Lepère et L’Estampe moderne, moniteur mensuel des amateurs et des artistes parue de novembre 1895 à mars 1896 et animée par Loÿs Delteil. Ce dernier rejoint l’équipe des collaborateurs de Clément-Janin et Mellerio : elle se veut ancrée dans un certain sérail, on joue la carte du sérieux. À la rédaction, on trouve aussi bien des historiens et critiques d’art comme Léonce Bénédite, conservateur au Musée du Luxembourg, Adrien Moureau, conservateur à la BN, Ernest de Crauzat, Léon Roger-Milès, Ernest Maindron et Roger Marx, les premiers critiques de l’affiche illustrée, un marchand d’art comme Samuel Bing, créateur de la Maison de l’Art nouveau, et bon nombre de critiques littéraires tels Auguste Germain, Alphonse de Calonne, rédacteur à La Sylphide, mais aussi les verlainiens Auguste Cheylack et Émile Gigleux et des littérateurs comme Georges Lecomte et Petit-Radest. Du côté des contributeurs artistiques pressentis, outre les illustrateurs contemporains cités plus haut et brandis par Apollon, ainsi que ceux travaillant pour les éditions Pelletan, sont cités Pierre Bonnard, Aglaüs Bouvenne, Léon Couturier, Maurice Denis, Émile Froment, Paul-César Helleu, Prosper-Alphonse Isaac, Jossot, Jean Laronze, Marius Michel, Louis Morin (qui, plus tard, se fâchera), Marc Mouclier, Paul-Élie Ranson, Odilon Redon, Ker-Xavier Roussel, Alexandre Séon, Paul-Albert Steck, Siebe Johannes ten Cate, Félix Vallotton, Lucien Vogel, Édouard Vuillard. Nous verrons qu’au cours des trois années de livraisons, si certains n’offrirent aucune collaboration, d’autres s’ajoutèrent et non des moindres comme Georges Riat, attaché au Cabinet des estampes, ou Paul Leprieur, conservateur au musée du Louvre. Mais au fait : qui sont donc les « patrons » de cette revue, Clément-Janin et Mellerio ?

Commençons par le rédacteur en chef, André Mellerio. Né le 5 avril 1862, il descend par son père, qui était architecte, du joailler-bijoutier François Mellerio (1772-1843), membre de la dynastie des Mellerio dits Meller, l’une des plus anciennes maisons de joaillerie française. Les liens ténus entre l’orfèvrerie et la gravure aux fins de produire des estampes n’est plus à démontrer. En 1889, un an après avoir publié son premier roman, André fait la connaissance chez le galeriste Paul Durand-Ruel d’Odilon Redon : les deux hommes deviennent d’inséparables amis. Toute sa vie, André tentera de promouvoir le travail de Redon, en écrivant notamment la première monographie critique de l’œuvre gravé de l’artiste en 1913, puis sa biographie en 1923 . Mellerio fut tour à tour auteur dramatique, écrivain, critique, nouvelliste mais surtout un infatigable historien de l’art.

En 1896, il publie chez Floury Le Mouvement idéaliste en peinture, un remarquable essai qui met en valeur des artistes aujourd’hui quelque peu oubliés comme Charles Guilloux, et durant ses trois années passées à LEstampe et l’Affiche, il n’eut de cesse de promouvoir la lithographie en couleurs, l’affiche et les multiples. La livraison de février 1898 réservée aux abonnés propose, sans doute grâce à lui, une gravure de Redon intitulée « Le Sommeil », qui constitue l’un des plus belles primes de cette revue. Il n’est pas non plus étranger à la première prime offerte : une superbe affiche signée Pierre Bonnard représentant « la vieille estampe [qui] chausse ses lunettes pour regarder la jeune affiche qui se sauve avec un carton plein de gravures en narguant la vénérable femme »â€¯. En 1898, il publiera La Lithographie originale en couleurs illustré du même Bonnard.

Directeur de publication de L’Estampe et l’Affiche, Clément-Janin n’est autre que le petit-neveu, par sa mère, du critique bibliomane et polygraphe Jules Janin (1804-1874). Hilaire Noël Sébastien Clément naît le 25 novembre 1862 à Dijon . La ville bourguignonne lui inspire ses premiers travaux, entre autres sur l’orfèvrerie puis sur Alphonse Legros. Sous le nom de « Clément-Janin », il publie également une monographie sur le dessinateur-graveur Frédéric Florian, qui fut très lié au développement artistique de L’Estampe et l’Affiche , mais aussi sur Paul-Émile Colin et Marcellin Desboutin. Quelques années après l’aventure de la revue, Clément-Janin est un temps conservateur du cabinet d’estampes modernes à la Bibliothèque d’art et d’archéologie, initié en 1908 par le couturier et collectionneur Jacques Doucet dont il fut un proche collaborateur. Mais comment Clément-Janin et Pelletan se rencontrèrent-ils ? Dans un courrier daté du 20 février 1894, Pelletan laisse entendre qu’il a entendu parler des « sympathies positivistes » du critique. Il lui demande alors de rejoindre une sorte de club de réflexion . André Mellerio en était-il ? Dix-sept ans après la disparition de Pelletan le 31 mai 1912, Clément-Janin dresse un portrait dithyrambique de Pelletan dans la revue Byblis (1929), le qualifiant de « grand éditeur ». Les deux hommes s’appréciaient, mais il n’est pas certain que Mellerio éprouvait les mêmes sentiments.

Dans cette direction bicéphale, Clément-Janin est la plume ardente, le polémiste et, durant la première année du moins, le bras séculier de Pelletan pour qui « toute gravure n’est pas légitime »â€¯Au bout d’une année, Mellerio devient le gérant et la revue déménage au 50, rue Sainte-Anne : mais il faut plus que la Seine pour s’affranchir des velléités militantes de Pelletan. La couverture et la charte graphique changent. Eugène Grasset signe un arbre sans charme et Auriol une typographie résolument art nouveau. Le prix de vente passe à 1 franc. Quelques encarts publicitaires : pour les imprimeries Camis et Émile Rossi, la Peptone Martiale antianémique avec un dessin d’Ibels et enfin quelques vendeurs d’estampes. La promesse de primes aux abonnés se fait plus insistante : on en annonce près de 12. Au moment de notre étude, il n’a pas été possible de connaître les chiffres de tirage, ni celui des abonnés. L’année 1898 voit la sortie par Pelletan du premier Almanach du bibliophile – cinq autres livraisons suivirent –, un nouveau périodique lancé dans le but évident de promouvoir ses productions bibliophiliques, contenant des notices rédigées par Clément-Janin, qui, visiblement, se désintéresse de la revue. Il signe neuf articles de fond pour la seule année 1897 contre seulement deux l’année suivante. Mellerio, au contraire, semble maintenir son rythme de production textuelle et sans doute, apporte-t-il même des fonds à la revue. En février, elle devient entièrement bichromique rouge. Son « coup de gloire posthume », pourrait-on dire, consiste en un « Musée de l’affiche moderne » que Mellerio promeut sur trois pages en octobre 1898, relayant une idée de Roger Marx, le compagnon de route de Jules Chéret. Orchestré typographiquement dans une composition verte par Jossot  l’annonce ne fit hélas pas grand bruit. Rappelons qu’il faudra attendre 1971 pour qu’un musée de l’affiche advienne en France grâce à la pugnacité d’Alain Weill. C’est encore Mellerio qui a l’idée d’ouvrir ses colonnes au critique napolitain Vittorio Pica (1864 ?-1930) qui dirigeait la revue Emporium : grâce à ses rubriques « À travers les affiches illustrées », le lecteur contemporain peut aujourd’hui avoir accès à un panorama mondial du genre, des notices complètes agrémentées de petites reproductions en noir et blanc très lisibles. Enfin, c’est encore Mellerio qui commanda à Jules Claretie le premier article sur les « cartes postales illustrées » qui venait d’apparaître en Allemagne. D’autres articles originaux valent le détour : sur les billets de tombola, la mosaïque appliquée à l’affiche, les ex-libris…

En janvier 1899, la charte graphique change à nouveau : la couverture, signée par Marcel-Pierre Ruty, représente une bourgeoise assise en train d’admirer une série d’estampes. Signe de fatigue ? Pas pour Mellerio, nommé désormais co-directeur, qui dès février, adjoint à chaque livraison Le Bulletin des Arts, un supplément bibliographique de 8 pages qui connaîtra 11 numéros et qui répertorie les différentes cotes du marché de la gravure, les expositions, les salons. Très austère, on est ici proche de ce que propose la Gazette des beaux-arts. Un autre combat semble agiter la rédaction durant les mois de juillet et d’août, celui d’un « premier salon de la gravure originale » : là encore, Mellerio est soit trop en avance sur son temps, soit les circonstances économiques et techniques jouent en sa défaveur. C’est ce que démontre en tous cas son ultima verba, signé en dernière page du dernier numéro de la revue, le 15 décembre 1899 : l’œuvre de la revue « semble se terminer en ce qui concerne l’affiche, dont les amateurs se désintéressent, et qui, pour une pièce artistique, en produit cent de condamnables. En développant l’idée d’un Musée de l’Affiche, la Revue a indiqué où devait se faire la seule collection possible. À d’autres de le réaliser. L’estampe de reproduction ne donne plus lieu à aucun mouvement. Les procédés photographiques lui font une concurrence redoutable et, reconnaissons-le, regrettable, en dépit de leur fonctionnement ». Un adieu quelque peu amer, qui n’est pas sans entrer en résonance avec notre fin-de-siècle tout entière dévolue au numérique. L’auto-occultation de cette revue n’est pas un cas unique : à Chicago, The Chap-Bookdisparut l’année précédente, puis ce fut le tour de Pan (Berlin) et de The Poster (Londres) en 1900. Changement de siècle, changement de mœurs éditoriales ? Les historiens s’accordent tous sur un point : l’âge d’or de l’affiche illustrée prend fin en 1900.

Mellerio, après une carrière d’inspecteur de l’Instruction publique, meurt le 20 janvier 1943. Clément-Janin, lui, s’éteint en 1947. En dépit d’un « au revoir », Clément-Janin et Mellerio ne furent plus jamais directeurs de revue.

Source : DI FOLCO Philippe, « L’Estampe et l’Affiche, une revue méconnue (1897-1899) », La Revue des revues, 2014/2 (N° 52), p. 24-35. DOI : 10.3917/rdr.052.0024. 

 
 
 
 
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Découvrez notre lexique dédié aux artistes peintres, sculpteurs, designers, céramistes et créateurs ayant marqué l’histoire de l’art et des arts décoratifs. Cette rubrique rassemble des informations sur les artistes recherchés en ventes aux enchères, leur cote sur le marché de l’art ainsi que les résultats de ventes publiques de leurs œuvres.

Vous y trouverez des notices consacrées aux peintres anciens, modernes et contemporains, aux sculpteurs animaliers ou classiques, aux designers du XXe siècle, aux maîtres verriers, céramistes et créateurs d’objets d’art. Chaque fiche permet de mieux comprendre le parcours de l’artiste, les techniques utilisées, les périodes les plus recherchées et les tendances actuelles du marché.

Ce lexique constitue également un outil utile pour les collectionneurs, héritiers et amateurs souhaitant identifier une signature, estimer un tableau, une sculpture, un meuble ou une céramique, ou préparer une vente aux enchères.

Grâce à son expertise du marché de l’art, Artexpertise.fr accompagne depuis plus de 25 ans particuliers et collectionneurs dans l’estimation gratuite et confidentielle d’œuvres d’art, ainsi que dans leur mise en vente auprès de commissaires-priseurs partenaires en France et à l’international.